Le sous-titre du film aurait pu être « à l’humanité ».
A bas bruit est un corps et une toile : le corps de l’actrice Nathalie Richard et ce qui se découpe derrière, dans un cadre blanc, la fenêtre sur l’imagination.

Chez certains, que l’on pourrait appeler les ébranlés, la seule réponse à l’extrême porosité sensible est la création. Judith Abitbol fait acte de foi en ébranlant son film, le laissant orphelin du paysage. Ce paysage, plus communément appelé décor, costumes, figurants et autres éléments faisant office de monde, est ici tout entier dans le corps de l’actrice, Nathalie Richard. La ferveur de son regard fait du spectateur un croyant en imagination. Happé par la musique des mots et par les émotions nuageuses qui traversent son visage, le spectateur devient mi créateur (par l’imagination) et mi créé (par le film). L’opération du film emprunte ici le chemin de la vie et plus simplement de l’amour.
Cette histoire de bœuf est une histoire métaphorique à l’évidence mais c’est aussi l’histoire du mal du monde, du « Weltschmerz » : de la mélancolie. Dans la souffrance de la bouche chère Agathe, il y a tant de l’humain, de tentatives à mesurer la perte, pourtant incommensurable, de l’être aimée. Dans la fascination de sa cliente il y a les multiples émotions amoureuses qui émergent.
Apeurée, Agathe enfouit son effroi jusqu’à la pétrification, ne lui permettant de s’exprimer que le soir, cachée dans son appartement, osant à peine lever des yeux terrifiés vers un ciel qu’on devine aveugle. Ce ciel c’est son art, ses multiples installations pleines d’entrain qu’elle produit pleine de peurs. Tout ceci est dit par Nathalie Richard mais existe dans le spectateur par l’effet combiné de l’empathie et des beaux yeux de l’actrice qui sans cesse regardent la caméra, au fond de l’objectif, jusqu’au cœur.

Quand arrivent les images d’archive, à la fin, de cet être aimé malade, mourant, le film se transforme. A bas bruit devient plus que ce qu’il était, il devient colossal. C’est une proposition de film-monde que fait la cinéaste, produisant par le travail incessant du détail, de la voix, de la répétition, de l’extraordinaire montage, une implosion sensuelle dans l’imaginaire de celui qui regarde. C’est un tour de force d’autant plus impressionnant qu’il est né de larmes innombrables, on le sent.
Cet acharnement à recréer ce qui a été perdu est aussi émouvant que peine perdue en définitive. La vraie passion qui s’y dissimule est un désir inaltéré d’atteindre la simplicité : la mise en scène est donc le parfait écrin pour cette histoire impensable tant qu’elle n’a pas été imaginée dans le noir, face à l’écran.
A bas bruit est un film essentiel en deux points, que l’on pourrait appeler le colosse et le chien. Il rappelle une phrase salvatrice et précieuse que Judith Abitbol pourrait s’approprier (au titre d’ébranlée) : « là où le péril croît, le remède grandit ».
La beauté est dans les yeux de celles qui regardent, de Judith Abitbol, de Nathalie Richard, des monteuses, de son équipe et des spectateurs.
à bas bruit
- un film de Judith Abitbol
- avec Nathalie Richard
- montage de Martine Zévort et Albertine Lastera
- direction de la photographie par Hélène Louvart (ainsi que Judith Abitbol)
- musique originale de Tony Hymas
FB : à bas bruit
http://www.filmsduparadoxe.com/abasbruit.html
le film est visible à l’Espace Saint-Michel et à l’Ecran à Saint-Denis
















