La chair ebranlee

Le sous-titre du film aurait pu être « à l’humanité ».

A bas bruit est un corps et une toile : le corps de l’actrice Nathalie Richard et ce qui se découpe derrière, dans un cadre blanc, la fenêtre sur l’imagination.

image

Chez certains, que l’on pourrait appeler les ébranlés, la seule réponse à l’extrême porosité sensible est la création. Judith Abitbol fait acte de foi en ébranlant son film, le laissant orphelin du paysage. Ce paysage, plus communément appelé décor, costumes, figurants et autres éléments faisant office de monde, est ici tout entier dans le corps de l’actrice, Nathalie Richard. La ferveur de son regard fait du spectateur un croyant en imagination. Happé par la musique des mots et par les émotions nuageuses qui traversent son visage, le spectateur devient mi créateur (par l’imagination) et mi créé (par le film). L’opération du film emprunte ici le chemin de la vie et plus simplement de l’amour.

Cette histoire de bœuf est une histoire métaphorique à l’évidence mais c’est aussi l’histoire du mal du monde, du « Weltschmerz » : de la mélancolie. Dans la souffrance de la bouche chère Agathe, il y a tant de l’humain, de tentatives à mesurer la perte, pourtant incommensurable, de l’être aimée. Dans la fascination de sa cliente il y a les multiples émotions amoureuses qui émergent.

Apeurée, Agathe enfouit son effroi jusqu’à la pétrification, ne lui permettant de s’exprimer que le soir, cachée dans son appartement, osant à peine lever des yeux terrifiés vers un ciel qu’on devine aveugle. Ce ciel c’est son art, ses multiples installations pleines d’entrain qu’elle produit pleine de peurs. Tout ceci est dit par Nathalie Richard mais existe dans le spectateur par l’effet combiné de l’empathie et des beaux yeux de l’actrice qui sans cesse regardent la caméra, au fond de l’objectif, jusqu’au cœur.

image

Quand arrivent les images d’archive, à la fin, de cet être aimé malade, mourant, le film se transforme. A bas bruit devient plus que ce qu’il était, il devient colossal. C’est une proposition de film-monde que fait la cinéaste, produisant par le travail incessant du détail, de la voix, de la répétition, de l’extraordinaire montage, une implosion sensuelle dans l’imaginaire de celui qui regarde. C’est un tour de force d’autant plus impressionnant qu’il est né de larmes innombrables, on le sent.

Cet acharnement à recréer ce qui a été perdu est aussi émouvant que peine perdue en définitive. La vraie passion qui s’y dissimule est un désir inaltéré d’atteindre la simplicité : la mise en scène est donc le parfait écrin pour cette histoire impensable tant qu’elle n’a pas été imaginée dans le noir, face à l’écran.

A bas bruit est un film essentiel en deux points, que l’on pourrait appeler le colosse et le chien. Il rappelle une phrase salvatrice et précieuse que Judith Abitbol pourrait s’approprier (au titre d’ébranlée) : « là où le péril croît, le remède grandit ».

La beauté est dans les yeux de celles qui regardent, de Judith Abitbol, de Nathalie Richard, des monteuses, de son équipe et des spectateurs.

à bas bruit

  • un film de Judith Abitbol
  • avec Nathalie Richard
  • montage de Martine Zévort et Albertine Lastera
  • direction de la photographie par Hélène Louvart (ainsi que Judith Abitbol)
  • musique originale de Tony Hymas

FB : à bas bruit

http://www.filmsduparadoxe.com/abasbruit.html

le film est visible à l’Espace Saint-Michel et à l’Ecran à Saint-Denis

The Master

Entre le ciel et l’enfer

Des circonvolutions implacables de The Master il subsiste un étourdissement comparable aux films de Stanley Kubrick. La virtuosité de l’ensemble paraît impénétrable, un mur apparent de perfection qui dissimule des doutes profonds. Le maître du titre et la maîtrise du film sont les mirages d’hommes en proie au questionnement perpétuel, affamés par leurs désirs. De ce point de vue, The Master est à rapprocher de There Will Be Blood.
Le maître est le double inversé de Daniel Plainview, entrepreneur immoral et machiavélique interprété par Daniel Day-Lewis, réflexion dans le miroir de cet être carnassier se dévorant lui-même.

Une plage où des marins de la Navy lâchent prise : le premier d’entre eux est Freddie Quell, animal indompté, presque caricatural. Il simule un rapport sexuel avec une femme sculptée dans le sable, boit le gas-oil du bateau alors que hors champ les radios annoncent la
capitulation du Japon. Retour à la vie civile pour lui l’asocial, le pulsionnel, l’homo sapiens.
Un mot sur l’interprétation de Joaquin Phoenix d’abord. Il est ici protéiforme, méconnaissable dans sa maigreur bosselée, absolument formidable. Sans cette qualité inouïe d’interprétation The Master aurait été creux, coquille d’orfèvre, jonque venteuse et vacante. Freddie est un homme incontrôlable, impuissant à assouvir les pulsions qui se jouent de lui. Il rappelle le simili-John Holmes de Boogie Nights ou le faux benêt de Punch-Drunk Love, êtres dont l’horizon ne se révèle que dans la rencontre avec l’altérité.

C’est ainsi que se dévoile finalement, derrière l’apparat, ce qu’est le film : une histoire d’hommes impuissants et abandonnés. Qu’il s’agisse de Lancaster Dodd, le « Master » du titre, dont les diplômes innombrables n’empêchent pas l’impuissance intellectuelle (convaincre et faire croire pour ne pas se confronter) ou de Freddie Quell littéralement impotent mais obsédé, l’homme est un serpent qui se mord la queue. Cette inefficacité n’est pas synonyme d’inutilité, elle regorge de gestes puissants auxquels la mise en scène s’accorde : ici un travelling à tombeau ouvert, là un plan fixe où les deux personnages s’affrontent à travers les barreaux. L’idée peut également être brillante comme
la séquence où Freddie est interrogé par le Maître et doit répondre sans fermer les yeux et sans réfléchir. Une beauté vénéneuse, émerge lentement de la relation entre Freddie et Lancaster, elle est dans l’effet que l’un a sur l’autre, dans la contagion animale et alcoolisée de Lancaster par Freddie, dans les notions intellectuelles et spirituelles que le Maître transmet à son élève.

Il y a de l’amour entre les deux hommes, une forme de reconnaissance immédiate pour son frère humain malgré leurs différences fondamentales, proche de l’inversion par ailleurs. Ils sont le corps et le cerveau, indissociables mais inaccordables sauf osmose temporaire, moment de grâce où les deux hommes se retrouvent après un court séjour en prison et se roulent dans l’herbe, retournés à l’enfance et à la simplicité.
Transpercé par l’obsession, Freddie résiste tout au long du film à l’influence du « Master » et des fidèles à sa Cause bien que, paradoxalement, il serait le plus propice à y trouver une raison d’être. Dans une séquence finale mimétique, en Angleterre, les deux
hommes sont enfin confrontés à leur impuissance à comprendre l’autre et à se comprendre eux-mêmes. Devant le fossé infranchissable on ne peut plus que chanter, au-delà des mots, transmettre par la mélodie l’émotion subséquente. Entre la pulsion et l’intellectualisation
réside le vrai objet inconnu du désir.

The Master est curieusement optimiste pour un film où les personnages errent perdus en eux-mêmes ou, à l’image de la femme de Lancaster, imperméables aux autres.
Dans l’espace qu’il crée entre le maître et l’élève se tiennent les multiples expressions du comportement humain dont la beauté réside dans le mystère et sa persistance à échapper à la raison. The Master est un film où la pensée se reconnaît parfois vaincue, incapable de tout
englober, lucide devant les innombrables formes revêtues par le désir.
Dans ses habits trop grands, Freddie ne peut se remplir. Le marin n’a que faire de l’illusoire stabilité terrestre. Revient à plusieurs reprises cette image de la traînée du bateau, perturbant la tranquille étendue d’eau, passé et origine du mouvement, inexorablement mené
vers l’avant par le « holy motor », son saint désir.

Cosmopolis

Cosmo poster

Welcome to the Machine

Rarement rencontrons-nous des films aussi abstraits que ce Cosmopolis. Peut-être cela tient-il au sujet ? Subsiste quand même l’interrogation : que gagne un texte littéraire à être représenté aussi sèchement ? La réponse est finalement dans le regard du spectateur, et moins dans son imagination.

Eric Packer (Robert Pattinson, irréprochable) est un self-made man atrocement riche qui traverse New-York en limousine customisée pour aller chez son coiffeur fétiche. On se doute dès lors que le trajet sera le moteur du film et son arrivée, sa fin. Entre les deux, il y a ces rencontres, ces arrêts pour manger avec sa femme Elise, ces digressions philosophiques déroutantes, matière du long-métrage.

Froid et lucide, à l’image de l’oeuvre de Cronenberg jusqu’alors, Cosmopolis est aride car bavard, diluant sa mise en scène dans des échanges parfois saisissants, souvent abscons. Le point de vue du cinéaste sur le monde contemporain, lui, est transparent : le sens est perdu, la nature oubliée, l’humain est nié. L’intérêt réside en fait, on s’en rend compte graduellement, dans la trajectoire destructrice de cet homme, mi-trader mi-PDG, encore jeune mais sans âge.

En incarnant le capitalisme outrancier, le cynisme ambiant, dans le personnage de Robert Pattinson, Cronenberg déploie un geste terriblement puissant bien que bancal. De la beauté inhumaine de ce visage il tire des mesures infinies de souffrance, de frustrations et d’injustices. De son incapacité à poursuivre ses désirs, de la vacuité de son être, il fait naître la matière pour dépeindre une société castratrice et meurtrière, où l’argent est à la fois maître et esclave, dans un rapport clairement emprunté à Platon.

Il y a d’autres belles incarnations dans le film (difficile de parler de personnages en tant que tels). Ainsi l’épouse virginale et sensible, Elise (Sarah Gadon), qui est si étrangère à Eric du fait de son humanité trop voyante. Il y a aussi la théoricienne impassible et cruelle, Vija (Samantha Morton), dissertant tandis que d’autres s’immolent…

Reste une fin étonnamment plate où Eric est confronté à un autre (Paul Giamatti) qui n’est autre que lui-même (c’est une interprétation possible). Si Cronenberg voit clairement que le capitalisme dans sa veine ultra-libérale provoque sa propre perte, il est beaucoup moins clair sur le devenir de ceux qui importent, les humains.

Cosmopolis

  • Mise en scène : David Cronenberg
  • Scénario : David Cronenberg d’après le roman de Don DeLillo
  • Produit par : Paulo Branco et Martin Katz
  • Directeur de la photographie : Peter Suschitzky
  • Montage : Ronald Sanders
  • Musique : Howard Shore
  • Distribution : Robert Pattinson (Eric Packer), Sarah Gadon (Elise Shifrin), Paul Giamatti (Benno Levin), Kevin Durand (Torval), Samantha Morton (Vija Kinsky)…
  • Origine : France, Canada, Portugal, Italie
  • Durée : 1h49min

Sortie Française : 24 mai 2012.

Holy Motors

Holy Motors poster

Saints Désirs


Il faut d’emblée parler de Leos Carax car il est présent en chair et en os dès le début de Holy Motors. Dans son pyjama trop grand flotte son corps frêle dont seuls les yeux se détachent. Il marche dans sa chambre d’hôtel perdue en face d’un aéroport, encerclé de voyageurs et de mouvements quand lui est enfermé entre quatre murs. Lui fait défaut ce moyen fulgurant capable de pourfendre l’espace et le temps.

Il cherche à tâtons, contre un mur-mirage, la porte qui lui permettra - enfin - de quitter cet endroit. Un tour de clé et le voilà qui nous surplombe, nous spectateurs, tournés vers l’écran et lui tournant le dos. Puis apparaît un enfant faisant ses premiers pas vacillants sur un tapis rouge, puis un chien sombre et puissant au mouvement aussi terrible que beau. La métaphore est éclatante, Holy Motors peut commencer.

On ne peut alors que se permettre de deviner la rétention et la disette de pellicule qu’a enduré Leos Carax et la comparer à l’invention éblouissante et au savoir vital qui a assagi son cinéma. Il y a tant de vies depuis le bouleversement de Mauvais Sang. C’est pourquoi dans certaines séquences il y a une tentative (souvent réussie par ailleurs) de représentation de l’homme dans ses désirs. Ainsi celle du deuxième rendez-vous de Monsieur Oscar (Denis Lavant) dans cette immense pièce dédiée à la motion capture. Saisissante - transfixante par instants - de beauté, elle est gargantuesque tendant vers la représentation totale sans verser dans l’abstraction sèche. La faim taraude Leos Carax.

Saint Carax

C’est la véritable puissance du film d’ailleurs, Holy Motors est un film de métaphores comme désirs et inversement. Denis Lavant s’y livre à des numéros successifs de travestissement et de contorsionnisme à la différence que tout ici est éclatant de sens, éclaboussant même. Il y a près de vingt ans d’expériences humaines imprimées dans le long-métrage, des doutes et des questions infinies, et si peu de certitudes ; sauf celle que le cinéma est absolu.

Faisant à nouveau jaillir Monsieur Merde de son égoût, Leos Carax fait le choix de la transparence, rendant compréhensible et intelligible ce qu’il a vécu, ce que sa pudeur lui permet de représenter. Tour à tour père, fils, amant, Denis Lavant est l’allié idéal du cinéaste, exagérant et surjouant en permanence la vie de Leos Carax, la rendant belle, émouvante cinématographique.

Le tour de force est impressionnant de courage et d’abnégation tant Carax en dit peu tout en filmant l’essentiel avec une grâce incomparable, quittant le spectateur devant le garage des moteurs, antre des désirs perdus, désavoués et déçus. L’absence de cynisme d’Holy Motors est si convaincante qu’il ne reste plus qu’à admettre que, quel que soit le prix à payer, le désir est non négociable, et qu’il est sacré. Petite précision qui a son intérêt : au générique, et donc au scénario, le rôle interprété par Leos Carax lui-même est The Dreamer.

Holy Motors

  • Mise en scène: Leos Carax
  • Scénario: Leos Carax
  • Produit par: Martine Marignac, Maurice Tinchant et Albert Prévost
  • Directrice de la photographie: Caroline Champetier
  • Montage: Nelly Quettier
  • Distribution: Denis Lavant (Monsieur Oscar), Edith Scob (Le chauffeur), Eva Mendes (Kay M.), Kylie Minogue (Eva/Jean)…
  • Origine: France, Allemagne
  • Durée: 01h55min

Sortie française : 04 juillet 2012

Take Shelter

image

Déluge

Le second film de Jeff Nichols, grand prix de la Semaine de la Critique, s’empare de la mythologie du déluge. D’une métaphore apocalyptique, le metteur en scène tire une oeuvre opératique et puissante, rythmée par les révélations prophétiques de Curtis LaForche (Michael Shannon). Ce père de famille, confronté à des visions hallucinatoires et oniriques, pressent un danger immense et décide de renforcer son abri anti-tornade afin d’y sauvegarder sa femme Samantha (Jessica Chastain) et sa fille sourde Hannah.

Une caractéristique frappe de prime abord à la vision du film : ne sacrifiant pas le temps au rythme, Jeff Nichols déploie avec une lenteur délicieusement épouvantable les tourments de Curtis. Muré dans le silence, le poids du monde sur ses épaules, ce dernier est obsédé par l’arrivée d’une tempête et d’un dérèglement global catastrophique. Résonnant sinistrement au regard de graves catastrophes naturelles contemporaines, Take Shelter subsiste longtemps comme les délires nés de la maladie mentale de Curtis.

image

Or une nuit le film bascule, une alarme retentit, l’alerte est sonnée. La tourmente se trouve justifiée par la séquence où la famille se retranche dans l’abri nouvellement amélioré. La clé du film, et choix de Jeff Nichols, est concentré dans ces quelques minutes sous terre où la famille disparaît de la surface du monde pour se protéger du déluge. La détresse de Samantha, sceptique mais amoureuse, suffit à définir le thème du film. Supposément sur la maladie mentale grandissante de Curtis, Take Shelter devient une fable écologiste et une mise en garde dont on ne sait si elle est fataliste ou lucide.

Les affres matériels du couple paraissent dérisoires devant le risque encouru et devant la foi de Curtis en une menace imminente. Se projetant en avant avec une parcimonie d’images panthéistes où la mythologie de la nature brave l’inconscience et la petitesse des hommes, Take Shelter se meut en grand film. Délaissant le sermon, choisissant une fin tranchée, Jeff Nichols filme l’histoire d’un homme désirant protéger sa famille malgré la défiance générale. A défaut d’empêcher le drame, Curtis, Samantha et Hannah s’y sont préparés envers et contre tous.

Take Shelter

  • Mise en scène : Jeff Nichols
  • Scénario : Jeff Nichols
  • Produit par : Tyler Davidson, Sophia Lin, Robert Ruggeri et Adam Wilkins
  • Photographie : Adam Stone
  • Montage : Parke Gregg
  • Musique : David Wingo
  • Origine : Etats-Unis
  • Durée : 02h00min

Sortie Française : 4 janvier 2012.

Audrey Hepburn, Breakfast at Tiffany’s (Blake Edwards, 1961).

Audrey Hepburn, Breakfast at Tiffany’s (Blake Edwards, 1961).

Breakfast at Tiffany’s

Moon River

                      Japanese Poster

A la faveur d’une réédition remarquable de Breakfast at Tiffany’s en Blu-Ray, il était grand temps de redécouvrir ce film inestimable et puissamment universel.

Feu Blake Edwards, immense metteur en scène de comédies, avait un talent singulier pour y construire un sens proprement tragique. Ainsi le personnage de Holly Golightly (éternelle Audrey hepburn) est-il l’essence même du long-métrage, sujet de désir et de culte, à l’élégance toute mythologique.

D’une ambition qui s’accorde au roman de Truman Capote dont il est adapté, Breakfast at Tiffany’s est finalement l’histoire simple d’un homme et d’une femme qui ne sont pas ce qu’ils sont ; et pourtant comment pourraient-ils être qui que ce soit d’autre.

Il y a une dichotomie fondamentale entre Holly Golightly et Paul Varjak (George Peppard) qui pourrait-être celle du masculin et du féminin mais qui est plus vraisemblablement celle de deux visions du monde radicalement inverses (cf. le “You belong to me” - “Tu m’appartiens” que Paul répète souvent). Se définissant elle-même comme une chose sauvage, Holly Golightly ne démordra de cette appréhension du monde que confrontée au choix fatal de la répétition (fuir encore ? dans la séquence du taxi peu avant la fin du film). Auparavant elle aura rejeté Doc, comme elle rejettera tout homme, les réduisant aux dénominations de “rat” ou de “super-rat”.

La fêlure originelle d’Holly Golightly/Lula Mae (qui semble celle d’Audrey Hepburn tant elle y insuffle la vie) se confronte rapidement à l’évidence amoureuse de sa rencontre avec Paul Varjak, point aveugle ressenti comme faiblesse. Sa fuite vers la sécurité matérielle (annoncée dès les premiers plans du film, eux-mêmes annoncés par le titre) n’est pas tant celle de l’appât du gain que celle de la peur de la peur.

Le film entier est en fait tourné vers Holly Golightly qui est la femme autant que l’homme, aux contradictions universelles et irréductibles. Ainsi le thème de Moon River (Rivière de Lune), terreau infiniment fertile d’émotions humaines, et de rêves.

Two Drifters off to see the world

Deux bons à rien en route pour voir le monde

Et l’inventer.

LA GUERRE EST DECLAREE

Life Streams

                   La Guerre est déclarée

Auréolé par la critique de l’aura du chef d’oeuvre, le deuxième film de Valérie Donzelli mérite les superlatifs. Traversé de bout en bout par une folle énergie vitale, le long-métrage consume le coeur par sa sincérité et son courage.

Rencontre entre Roméo (Jérémie Elkaïm) et Juliette (Valérie Donzelli) : auto-fiction du couple et de l’insouciance du premier temps. Viennent les inquiétudes, d’abord triviales et clichées, puis terrifiantes dans ce qu’on en devine. Commence alors l’exceptionnel chemin de douleur où ce n’est pas tant la perspective de la mort qui fait souffrir mais bien l’espoir de la (sur)vie. Les deux corps sont noués, tendus jusqu’à se rompre pour le troisième, né des deux premiers.

Le film se déroule dans une valse, non pas celle des pantins mais celle des roseaux qui ploient sous la tempête. Celle-ci est si longue et si éprouvante qu’elle les sépare, même si elle sauve l’enfant. Alors cette fois-ci Roméo et Juliette ne sont pas déchirés par l’impossible mais par l’indicible, non par la mort mais par la vie elle-même.

Cette nouvelle traversée que font ces deux êtres d’un épreuve déjà vécue est sidérante car elle conçoit le cinéma comme une catharsis immense qui mue les ténèbres en lumière, et tient du miracle.

Malgré quelques maladresses techniques, La Guerre est déclarée renomme la vie en combat et s’empare de tous ses attributs. Frères d’armes jusqu’au bout, Roméo et Juliette s’accrochent au monde par toutes ses aspérités. De l’hôpital aux soirées, des déceptions aux promesses, la lueur vitale vacille sévèrement sans jamais s’éteindre, indescriptible flot d’émotions antagonistes et pourtant toutes familières : la vie a gagné la guerre, tout simplement.

Et si les pertes sont terribles, pour le couple en particulier, il y a ici un espoir invincible, transcendé par une séquence finale aussi sublime que sensée, tout droit vers l’horizon.

La Guerre est déclarée

  • Mise en scène : Valérie Donzelli
  • Scénario : Valérie Donzelli & Jérémie Elkaïm
  • Produit par : Edouard Weil
  • Photographie : Sébastien Buchmann
  • Montage : Pauline Gaillard
  • Musique : Pascal Mayer (superviseur)
  • Origine : France
  • Durée  : 01h40min

Sortie Française : 31 août 2011

The Tree of Life

Amazing Grace

                                                   

The Tree of Life est un film d’une ambition folle qui suscitait une attente gigantesque. Il est lumineux, fervent, écartelé entre l’Homme et l’Infini, plus simplement entre l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Depuis près de deux ans, Terrence Malick s’attelait à la postproduction de son cinquième film en l’espace de quarante ans. Célèbre pour le soin méticuleux qu’il consacre au montage de ses long-métrages, le cinéaste texan a composé une structure ample et déliée, d’une utopie aveugle, réconciliant le passé (plus ou moins lointain) et le présent.

Ce qui frappe de prime abord c’est la citation biblique qui ouvre le film : Terrence Malick traite de la foi mais semble la limiter au christianisme, saturant les images « opératiques » (nommons ainsi ce qui n’est pas d’ordre humain ou narratif) de signes et métaphores religieuses. Cela surprend car ces images, son propos, son sujet-même est universel : l’être humain, sa vie, la Vie, l’amour et la nature. Ces signes sont d’autant plus frappants qu’ils baignent dans la musique religieuse (le Lacrimosa – mouvement du requiem catholique – ou l’Agnus Dei). Cette utilisation curieuse, voire ambiguë, fait sens pour leur beauté, qui rejoint la beauté parfaite donc inhumaine des images macro- et microscopiques. Elle inscrit pourtant le long-métrage dans une limitation métaphorique : celle de la croyance particulière. C’est irréconciliable mais non exclusif.


En effet, le metteur en scène fait preuve d’une foi incommensurable en la nature et en son cours. La sérénité du film, qui convoque un certain déterminisme global pour l’humanité, est dérangeante car éloignée du ressenti contemporain. Comme si Terrence Malick avait perdu contact avec son époque. C’est un peu fort sans doute car la ville contemporaine est filmée, plus tard dans le film, avec une lucidité certaine.

Le film en lui-même, c’est-à-dire son histoire, est édifiante de simplicité. Néanmoins son traitement est tout sauf simpliste. D’abord, l’utilisation de la voix off (pour le fils et la mère essentiellement) est déstabilisante par sa concision, son irruption et son phrasé définitif : il semblerait que le propos du cinéaste soit d’une certitude aveugle. C’est aller un peu vite en besogne.

La famille (Brad Pitt – le Père –, Jessica Chastain – la Mère – et leurs trois enfants) est éminemment crédible tant le casting des enfants est remarquable. Dans ses élans simples et purs, comme dans ses vicissitudes, le cocon familial est d’une justesse foudroyante. Le montage en jump cut, plutôt audacieux, le dialogue rare et essentiel, la musique précieuse d’Alexandre Desplat, lient les images avec une grâce splendide, peut-être même inouïe. Ce sont d’ailleurs les premières phrases prononcées dans le film : dans la vie il y a deux voies, celle de la nature et celle de grâce. Le thème du film est ainsi posé d’entrée, avec rigueur, par Terrence Malick.

L’utilisation exemplaire du steadycam transcrit admirablement les courses enfantines, la fulgurance de la vie et toutes ces échappées belles qui paraissent spontanées. Brad Pitt est vraiment filmé comme un père, Jessica Chastain (sublime) comme une mère, leur sévérité et naïveté respectives comme des attributs naturels et immémoriaux. Leur jeu et la place de leurs personnages dans le film les rendent archétypaux, presque absolus : ils sont le Père et la Mère.

C’est ici que la petite histoire rejoint la grande, dans la confrontation entre le cours humain de la vie, bref mais inéluctablement répété par la procréation puis l’éducation, et le cours cosmique intemporel, infini. Le cœur du film est d’une splendeur unique, seules les particularités religieuses qu’a semé Terrence Malick le corrompt quelque peu. Malgré ces réserves il est indubitable que le cinéaste est amoureux d’une vie qui jaillit de son film à torrents.

The Tree of Life

  • Réalisation : Terrence Malick
  • Scénario : Terrence Malick
  • Produit par : Dede Gardner, Sarah Green, Grant Hill, Brad Pitt et William Pohlad
  • Photographie : Emmanuel Lubezki
  • Montage : Hank Corwin, Jay Rabinowitz, Daniel Rezende, Billy Weber et Mark Yoshikawa
  • Musique : Alexandre Desplat
  • Origine : Etats-Unis
  • Durée : 02h18min

Sortie Française : 17 mai 2011

Search
Navigate
Archive

Text, photographs, quotes, links, conversations, audio and visual material preserved for future reference.

Likes

A handpicked medley of inspirations, musings, obsessions and things of general interest.