Critique “Take Shelter”

Déluge

Le second film de Jeff Nichols, grand prix de la Semaine de la Critique, s’empare de la mythologie du déluge. D’une métaphore apocalyptique, le metteur en scène tire une oeuvre opératique et puissante, rythmée par les révélations prophétiques de Curtis LaForche (Michael Shannon). Ce père de famille, confronté à des visions hallucinatoires et oniriques, pressent un danger immense et décide de renforcer son abri anti-tornade afin d’y sauvegarder sa femme Samantha (Jessica Chastain) et sa fille sourde Hannah.

Une caractéristique frappe de prime abord à la vision du film : ne sacrifiant pas le temps au rythme, Jeff Nichols déploie avec une lenteur délicieusement épouvantable les tourments de Curtis. Muré dans le silence, le poids du monde sur ses épaules, ce dernier est obsédé par l’arrivée d’une tempête et d’un dérèglement global catastrophique. Résonnant sinistrement au regard de graves catastrophes naturelles contemporaines, Take Shelter subsiste longtemps comme les délires nés de la maladie mentale de Curtis.

Or une nuit le film bascule, une alarme retentit, l’alerte est sonnée. La tourmente se trouve justifiée par la séquence où la famille se retranche dans l’abri nouvellement amélioré. La clé du film, et choix de Jeff Nichols, est concentré dans ces quelques minutes sous terre où la famille disparaît de la surface du monde pour se protéger du déluge. La détresse de Samantha, sceptique mais amoureuse, suffit à définir le thème du film. Supposément sur la maladie mentale grandissante de Curtis, Take Shelter devient une fable écologiste et une mise en garde dont on ne sait si elle est fataliste ou lucide.

Les affres matériels du couple paraissent dérisoires devant le risque encouru et devant la foi de Curtis en une menace imminente. Se projetant en avant avec une parcimonie d’images panthéistes où la mythologie de la nature brave l’inconscience et la petitesse des hommes, Take Shelter se meut en grand film. Délaissant le sermon, choisissant une fin tranchée, Jeff Nichols filme l’histoire d’un homme désirant protéger sa famille malgré la défiance générale. A défaut d’empêcher le drame, Curtis, Samantha et Hannah s’y sont préparés envers et contre tous.

Take Shelter

  • Mise en scène : Jeff Nichols
  • Scénario : Jeff Nichols
  • Produit par : Tyler Davidson, Sophia Lin, Robert Ruggeri et Adam Wilkins
  • Photographie : Adam Stone
  • Montage : Parke Gregg
  • Musique : David Wingo
  • Origine : Etats-Unis
  • Durée : 02h00min

Sortie Française : 4 janvier 2012.

Audrey Hepburn, Breakfast at Tiffany’s (Blake Edwards, 1961).

Audrey Hepburn, Breakfast at Tiffany’s (Blake Edwards, 1961).

Breakfast at Tiffany’s

Moon River

                      Japanese Poster

A la faveur d’une réédition remarquable de Breakfast at Tiffany’s en Blu-Ray, il était grand temps de redécouvrir ce film inestimable et puissamment universel.

Feu Blake Edwards, immense metteur en scène de comédies, avait un talent singulier pour y construire un sens proprement tragique. Ainsi le personnage de Holly Golightly (éternelle Audrey hepburn) est-il l’essence même du long-métrage, sujet de désir et de culte, à l’élégance toute mythologique.

D’une ambition qui s’accorde au roman de Truman Capote dont il est adapté, Breakfast at Tiffany’s est finalement l’histoire simple d’un homme et d’une femme qui ne sont pas ce qu’ils sont ; et pourtant comment pourraient-ils être qui que ce soit d’autre.

Il y a une dichotomie fondamentale entre Holly Golightly et Paul Varjak (George Peppard) qui pourrait-être celle du masculin et du féminin mais qui est plus vraisemblablement celle de deux visions du monde radicalement inverses (cf. le “You belong to me” - “Tu m’appartiens” que Paul répète souvent). Se définissant elle-même comme une chose sauvage, Holly Golightly ne démordra de cette appréhension du monde que confrontée au choix fatal de la répétition (fuir encore ? dans la séquence du taxi peu avant la fin du film). Auparavant elle aura rejeté Doc, comme elle rejettera tout homme, les réduisant aux dénominations de “rat” ou de “super-rat”.

La fêlure originelle d’Holly Golightly/Lula Mae (qui semble celle d’Audrey Hepburn tant elle y insuffle la vie) se confronte rapidement à l’évidence amoureuse de sa rencontre avec Paul Varjak, point aveugle ressenti comme faiblesse. Sa fuite vers la sécurité matérielle (annoncée dès les premiers plans du film, eux-mêmes annoncés par le titre) n’est pas tant celle de l’appât du gain que celle de la peur de la peur.

Le film entier est en fait tourné vers Holly Golightly qui est la femme autant que l’homme, aux contradictions universelles et irréductibles. Ainsi le thème de Moon River (Rivière de Lune), terreau infiniment fertile d’émotions humaines, et de rêves.

Two Drifters off to see the world

Deux bons à rien en route pour voir le monde

Et l’inventer.

LA GUERRE EST DECLAREE

Life Streams

                   La Guerre est déclarée

Auréolé par la critique de l’aura du chef d’oeuvre, le deuxième film de Valérie Donzelli mérite les superlatifs. Traversé de bout en bout par une folle énergie vitale, le long-métrage consume le coeur par sa sincérité et son courage.

Rencontre entre Roméo (Jérémie Elkaïm) et Juliette (Valérie Donzelli) : auto-fiction du couple et de l’insouciance du premier temps. Viennent les inquiétudes, d’abord triviales et clichées, puis terrifiantes dans ce qu’on en devine. Commence alors l’exceptionnel chemin de douleur où ce n’est pas tant la perspective de la mort qui fait souffrir mais bien l’espoir de la (sur)vie. Les deux corps sont noués, tendus jusqu’à se rompre pour le troisième, né des deux premiers.

Le film se déroule dans une valse, non pas celle des pantins mais celle des roseaux qui ploient sous la tempête. Celle-ci est si longue et si éprouvante qu’elle les sépare, même si elle sauve l’enfant. Alors cette fois-ci Roméo et Juliette ne sont pas déchirés par l’impossible mais par l’indicible, non par la mort mais par la vie elle-même.

Soleil couchant sur couple tragique

Cette nouvelle traversée que font ces deux êtres d’un épreuve déjà vécue est sidérante car elle conçoit le cinéma comme une catharsis immense qui mue les ténèbres en lumière, et tient du miracle.

Malgré quelques maladresses techniques, La Guerre est déclarée renomme la vie en combat et s’empare de tous ses attributs. Frères d’armes jusqu’au bout, Roméo et Juliette s’accrochent au monde par toutes ses aspérités. De l’hôpital aux soirées, des déceptions aux promesses, la lueur vitale vacille sévèrement sans jamais s’éteindre, indescriptible flot d’émotions antagonistes et pourtant toutes familières : la vie a gagné la guerre, tout simplement.

Et si les pertes sont terribles, pour le couple en particulier, il y a ici un espoir invincible, transcendé par une séquence finale aussi sublime que sensée, tout droit vers l’horizon.

La Guerre est déclarée

  • Mise en scène : Valérie Donzelli
  • Scénario : Valérie Donzelli & Jérémie Elkaïm
  • Produit par : Edouard Weil
  • Photographie : Sébastien Buchmann
  • Montage : Pauline Gaillard
  • Musique : Pascal Mayer (superviseur)
  • Origine : France
  • Durée  : 01h40min

Sortie Française : 31 août 2011

The Tree of Life

Amazing Grace

                                                   

The Tree of Life est un film d’une ambition folle qui suscitait une attente gigantesque. Il est lumineux, fervent, écartelé entre l’Homme et l’Infini, plus simplement entre l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Depuis près de deux ans, Terrence Malick s’attelait à la postproduction de son cinquième film en l’espace de quarante ans. Célèbre pour le soin méticuleux qu’il consacre au montage de ses long-métrages, le cinéaste texan a composé une structure ample et déliée, d’une utopie aveugle, réconciliant le passé (plus ou moins lointain) et le présent.

Ce qui frappe de prime abord c’est la citation biblique qui ouvre le film : Terrence Malick traite de la foi mais semble la limiter au christianisme, saturant les images « opératiques » (nommons ainsi ce qui n’est pas d’ordre humain ou narratif) de signes et métaphores religieuses. Cela surprend car ces images, son propos, son sujet-même est universel : l’être humain, sa vie, la Vie, l’amour et la nature. Ces signes sont d’autant plus frappants qu’ils baignent dans la musique religieuse (le Lacrimosa – mouvement du requiem catholique – ou l’Agnus Dei). Cette utilisation curieuse, voire ambiguë, fait sens pour leur beauté, qui rejoint la beauté parfaite donc inhumaine des images macro- et microscopiques. Elle inscrit pourtant le long-métrage dans une limitation métaphorique : celle de la croyance particulière. C’est irréconciliable mais non exclusif.


En effet, le metteur en scène fait preuve d’une foi incommensurable en la nature et en son cours. La sérénité du film, qui convoque un certain déterminisme global pour l’humanité, est dérangeante car éloignée du ressenti contemporain. Comme si Terrence Malick avait perdu contact avec son époque. C’est un peu fort sans doute car la ville contemporaine est filmée, plus tard dans le film, avec une lucidité certaine.

Le film en lui-même, c’est-à-dire son histoire, est édifiante de simplicité. Néanmoins son traitement est tout sauf simpliste. D’abord, l’utilisation de la voix off (pour le fils et la mère essentiellement) est déstabilisante par sa concision, son irruption et son phrasé définitif : il semblerait que le propos du cinéaste soit d’une certitude aveugle. C’est aller un peu vite en besogne.

La famille (Brad Pitt – le Père –, Jessica Chastain – la Mère – et leurs trois enfants) est éminemment crédible tant le casting des enfants est remarquable. Dans ses élans simples et purs, comme dans ses vicissitudes, le cocon familial est d’une justesse foudroyante. Le montage en jump cut, plutôt audacieux, le dialogue rare et essentiel, la musique précieuse d’Alexandre Desplat, lient les images avec une grâce splendide, peut-être même inouïe. Ce sont d’ailleurs les premières phrases prononcées dans le film : dans la vie il y a deux voies, celle de la nature et celle de grâce. Le thème du film est ainsi posé d’entrée, avec rigueur, par Terrence Malick.

L’utilisation exemplaire du steadycam transcrit admirablement les courses enfantines, la fulgurance de la vie et toutes ces échappées belles qui paraissent spontanées. Brad Pitt est vraiment filmé comme un père, Jessica Chastain (sublime) comme une mère, leur sévérité et naïveté respectives comme des attributs naturels et immémoriaux. Leur jeu et la place de leurs personnages dans le film les rendent archétypaux, presque absolus : ils sont le Père et la Mère.

C’est ici que la petite histoire rejoint la grande, dans la confrontation entre le cours humain de la vie, bref mais inéluctablement répété par la procréation puis l’éducation, et le cours cosmique intemporel, infini. Le cœur du film est d’une splendeur unique, seules les particularités religieuses qu’a semé Terrence Malick le corrompt quelque peu. Malgré ces réserves il est indubitable que le cinéaste est amoureux d’une vie qui jaillit de son film à torrents.

The Tree of Life

  • Réalisation : Terrence Malick
  • Scénario : Terrence Malick
  • Produit par : Dede Gardner, Sarah Green, Grant Hill, Brad Pitt et William Pohlad
  • Photographie : Emmanuel Lubezki
  • Montage : Hank Corwin, Jay Rabinowitz, Daniel Rezende, Billy Weber et Mark Yoshikawa
  • Musique : Alexandre Desplat
  • Origine : Etats-Unis
  • Durée : 02h18min

Sortie Française : 17 mai 2011

Travail de Fin d’Etudes : filière Montage, Première Promotion, Ecole Supérieure des Arts Visuels de Marrakech (2010).

Runtime : 25’

Critiques (2)

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